Parfois je m’assois sur ce banc dans l’hôpital, celui où j’attendais mon tour pour l’admission. Là où j’avais le papier du service, ma carte vitale, et j’attendais de savoir à quel guichet je devais aller pour t’inscrire là où tu allais passer des mois.

Je ne voyais rien hormis ma peine. J’entendais juste le brouhaha du hall d’accueil. J’essayais de t’imaginer sans cheveux. J’avais un goût de fer dans la bouche. Un noeud à l’estomac.

Sur ce banc, je regarde avec mes yeux d’aujourd’hui, je constate avec ma force d’aujourd’hui.

Je te vois toi qui va fumer ta clope dehors avec ta potence alors que t’arrives à peine à tenir debout. Toi qui est stressée parce que ton enfant va se faire enlever son plâtre. Toi qui ne t’alimentes plus que par une sonde. Toi qui vas visiter le nouveau né de la famille. Toi qui en veux à tout le monde d’être malade. Toi qui viens d’apprendre une mauvaise nouvelle et qui a le ciel qui lui tombe sur la tête. Toi et tes larmes. Toi en fauteuil qui avances tout droit sans regarder personne. Toi qui discutes avec 7 autres personnes devant la porte du couloir. Toi qui cherches ton chemin. Toi l’interne en médecine qui parles de tes cas patients à haute voix dans le couloir avec tes collègues internes. Toi la secrétaire de l’hôpital de jour que j’espère revoir bientôt. Toi l’ASH que j’espère au contraire ne bientôt plus voir dans une chambre du 8ème. C’est dingue comme on souhaite ne plus voir certaines personnes, malgré notre affection pour eux. C’est dingue d’avoir de l’affection pour des personnes qu’on a connue dans un hôpital d’ailleurs. Qu’on ne connaît pas personnellement, mais qu’on apprécie pour ce qu’elles sont. Des mois et des mois à se côtoyer quotidiennement, ça ne laisse pas indifférent.

Le matin je prends le train. Comme si j’allais au travail. Mon sac à main, ma bouffe du jour, mais aussi mon sac de sport avec tes vêtements propres. Je suis une inconnue, et j’apprécie. On croit que j’ai une vie active, que je suis utile à la société, que je fais quelque chose de mes journées.

Et puis j’arrive à l’hôpital, et je suis la maman d’Andréa. Celle qui donne le linge à faire stériliser. Celle qui se fait envoyer chier par sa fille quand elle veut lui dire bonjour. Celle qui pose plein de questions parce que bordel y a pas de fiche de procédure pour les chambres stériles ? Celle qui note sur l’arrière d’un paquet de compresses la « liste de courses » de la chambre : seringues de 5ml, mouchoirs, gobelets, fungizone, eau.

Je suis la fille qui vient 4 fois par semaine prendre un double expresso à la cafet et qui n’a plus besoin de le commander parce qu’on le sait, ce qu’elle boit.

Celle qui mange dans la salle des parents son tup qu’elle a préparé la veille et qui nettoie la table avant et après manger.

Je suis la maman qui insiste pour que sa fille dise bonjour au docteur. Ou qu’elle se laisse au moins faire ausculter. Ou tout à l’heure, c’est bien tout à l’heure, mais promis tu te laisses faire hein ?

Je suis la maman qui gronde aussi. La maman fatiguée, celle qui laisse la tablette à sa fille pendant 30 minutes pour dormir dans le fauteuil et qui ne se réveille même pas quand l’infirmière vient dans la chambre.

Celle qui change ses gants toutes les 15 minutes et qui a la peau rouge et écorchée au bout d’une matinée. Celle qui voit les microbes à l’œil nu dans sa tête. Celle qui essaie de faire varier les activités de la journée alors qu’au final, c’est toujours pareil, on en revient toujours à Sam le Pompier.

Ce quotidien, il te happe. Il s’incruste. Il te bousille, à petit feu. Il te donne tantôt de l’espoir, tantôt des angoisses. Et jamais il ne te permet de te projeter. Ce quotidien, il est imprévisible. Surprenant. Et tellement routinier en même temps.

One Reply to “Ce quotidien”

  1. Une chose m’interpelle dans votre texte… Vous dites : ‘ »On croit que j’ai une vie active, ou je suis utile à la société, ou je fais quelque chose de mes journées. »
    Mais bien sûr que vous avez une vie active, que vous faites quelques choses de vos journées…

    Vous en faîtes bien plus que moi la maman qui va au travail toute la journée, et qui est sur de retrouver le soir mes enfants en bonne santé (ou alors avec des bobos bénins).
    Vous devez être fière de vous et de ce que vous accomplissez pour votre fille;

    Personne n’a le droit de vous juger.

    Courage à vous et plein de bisous (sterile 😉 ) à votre puce.

    Nadège

    Aimé par 1 personne

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